Kévin METALLIER_Javier Mendizabal_Bs Ollie_Taghazout_Morocco_2018

Besoin dune dose de découvertes, de voyages et dapprentissages au coeur de ce (long) confinement ? Ça tombe bien ! Nous avons eu lopportunité de discuter avec Kevin Métallier, photographe passionné de sports de glisse, qui sillonne le monde pour ses reportages depuis maintenant plus de 15 ans.

Bonjour Kevin Métallier, pour commencer, pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours, ce qui vous a amené à exercer cette profession ?

Kévin METALLIER – Portrait by ThomasCanel

Quand javais une vingtaine dannée, jai créé avec une bande de potes un magazine indépendant. Il sarticulait autour de mes deux passions de l’époque : la musique et le skateboard principalement. Pour les besoins de cette petite revue, jai dû rapidement réaliser mes premiers clichés. Cest donc par pure nécessité que je me suis mis à photographier. On était à la fin des années 90 et le numérique nen n’était qu’à ses balbutiements. À l’époque, mon père dirigeait un laboratoire photographique et cest donc avec lui que jai progressivement appris toutes les techniques de laboratoire, à utiliser les différents appareils, les techniques de prise de vue, de tirages etc. Très vite, jai succombé au charme de la photographie. Cest devenu une véritable passion, une nécessité pour moi de faire des photos au quotidien.

De quelle manière votre activité professionnelle a-t-elle évoluée au fil de ces 15 années ?

Jai poursuivi mon parcours de manière autodidacte. À l’époque, on était tout un groupe de potes à faire du skate à fond. Naturellement, jai commencé par photographier certains dentre eux pendant les sessions. Ça a été un véritable terrain d’apprentissage et dexpérimentations pour moi. Rapidement, jai commencé à couvrir des événements et être en contact avec certains magazines. À lorée des années 2000, jai été sollicité par plusieurs dentre eux qui mont permis de publier mes premiers clichés dans la presse spécialisée. A partir de làtout sest accéléré et jai commencé à beaucoup voyager, à enchaîner les reportages, à travailler avec des revues à l’étranger… Je me suis mis à réaliser de nombreux reportages et des campagnes de pub pour des marques iconiques, exclusivement dans lunivers du skateboard. Ce nest quau milieu des années 2000, en minstallant sur la Côte Basque, à Biarritz, que jai intensifié ma pratique du surf et que je me suis également mis à documenter cette autre culture.

Kévin METALLIER_Michi Mackrodt_Pushing Till The Sun_Portugal_2011

Comment est née cette passion pour les sports de glisse ? Quest-ce qui vous passionne dans cet univers ?

Kévin METALLIER_Bastien Marlin_Hippie Jump_France_2018

La passion est née de ma pratique. Jai commencé à faire du skate en 1993, et jai adoré ça. À l’époque, la pratique du skateboard faisait partie intégrante de toute une culture underground, beaucoup plus confidentielle quaujourdhui, très créative. Il ny avait pas de profs, ni de règles. On ne retrouvait ça dans aucun autre sport. On se retrouvait entre potes pour skater dans la rue. On se sentait un peu rebelles, libres en tout cas. C’était tout un univers, avec nos propres codes, notre style vestimentaire, le jargon des figures, réservé aux initiés et c’était passionnant. La passion est aussi venue de ladrénaline et des sensations que cette pratique nous procurait. Le skate, le snowboard et plus tard le surf. Je me suis aussi intéressé aux magazines spécialisés et je pense que cela ma influencé en termes de photographie. Je passais mon temps à décortiquer toutes les photos des figures, les angles de vue, les cadrages, la lumièreet je trouvais ça fascinant.

Quelle est limportance de ces sous-cultures urbaines au sein de notre société ?

Je pense que ces sous-cultures (skate, surf, snow) nont pas du tout le même impact aujourd’hui quil y a 20 ans. Aujourdhui, ce sont des pratiques bien plus démocratisées, reprises par le marketing. Elles ont un impact sur le grand public, ce qui était beaucoup moins le cas avant. Dans quelques semaines, devaient débuter au Japon les premières épreuves de skate de lhistoire des Jeux Olympiques (repoussées dun an pour cause de virus persistant). Cest un marqueur fort de linfluence du skateboard et de la pratique du sport en général. Cela témoigne aussi de l’intérêt global des non-pratiquants pour le skateboard. Il y a 20 ans en arrière, il était tout à fait inconcevable de voir le skateboard aux J.O. À l’époque, le snowboard, et le freestyle notamment, avaient fait une entrée fracassante aux Jeux dHiver de Nagano, avec les épreuves de Half Pipe notamment, qui sont désormais incontournables. C’était précurseur et je pense que le skateboard le deviendra aussi avec le temps. Cest donc un marqueur qui évolue clairement dans le temps et le skate est selon moi plus influent aujourdhui quil ne l’était à l’époque, en Europe tout du moins.

Quelles évolutions vous ont marqué au sein des sports de glisse, durant ces 15 années ?

Jai énormément voyagé pour mes reportages sur le skate et les évolutions sont forcément différentes selon les endroits. Le skateboard bénéficie dune progression et dun développement beaucoup plus important et rapide dans les pays développés.

Ce qui a beaucoup évolué, ce sont les infrastructures. À l’époque, il ny avait que très peu de skateparks dignes de ce nom, et principalement dans les grandes agglomérations. Aujourdhui, même les plus petits villages parviennent à se doter de bowl ou de park en béton parfaitement adaptés à la pratique. Le nombre de pratiquants a fortement progressé également. Il y a un engouement global, une fédération, cest désormais très structuré et développé ; ça génère aussi beaucoup de business. Certains de mes potes sont ainsi devenus profs de skate alors qu’à notre époque, des cours de skate ça n’existait pas.

Kévin METALLIER_Jaakko Ojanen_Ollie_Desert_Iran_2016

Malgré toutes ces évolutions notables, il existe et il existera toujours ce noyau dur de passionnés, destreet rats qui continueront à faire du skate dans la rue, comme nous le faisions à l’époque, sans prendre de cours et sans regarder les Jeux Olympiques.

Vous avez voyagé tout autour du monde, vos clichés sont de véritables hymnes à la découverte. Doù provient cet appel du voyage ?

Pour moi, le skate a toujours été synonyme de découverte et de voyage. Quand jai commencé à documenter lunivers du skateboard, jai demblée voulu réaliser des photographies dans des lieux insolites. Maintenant cest devenu plus banal mais à l’époque ça l’était beaucoup moins. Ça me permettait de fabriquer des images qui m’excitaient beaucoup plus que celles que lon voyait souvent sur les mêmes spots, à Paris, à Barcelone, à New York ou en Californie…

Javais cette envie de faire des photographies dans des endroits improbables et damener le skate là où il n’était pas attendu à l’époque. Montrer que le skate na pas de frontières et quon peut pratiquer même dans des endroits complètement inadaptés. Par exemple, au milieu du désert en Namibie, on a fait des photos sur une mini rampe dont on a découvert lexistence un peu par hasard au beau milieu des dunes.

Kévin METALLIER_Tjark Thielker_Bs Noseblunt Revert_Nonidas_Namibia_2015

Je composais des équipes et puis on partait faire nos reportages à lautre bout du monde, un peu au petit bonheur la chance, en se disant on verra qui on rencontre sur placeet c’était toujours des superbes aventures, des découvertes enrichissantes. Des reportages où je profitais presque de lalibidu skateboard pour découvrir des pays lointains et leurs cultures. Je pense que cest aussi ce qui a plu aux skateurs qui venaient en trip avec moi, ils savaient quon partait à laventure, et quon allait forcément sortir des sentiers battus… Ce qui m’intéressait c’était de documenter ma passion pour le skateboard mais aussi de faire de « belles » images et de ne pas rester cantonné à la photographie de « sport », ne pas rester focalisé sur la performance. Je profitais de mes voyages pour produire tout un tas de clichés dans lesquels le skate n’apparaissait pas vraiment, mais qui offraient un caractère sociologique et qui, mêlés aux photos de skate, permettaient de faire voyager davantage le lecteur.

Vous dites que le skate na pas de frontières. Les codes sont-ils partout les mêmes, aux quatre coins du monde ?

Dans quasiment tous les endroits de la planète où nous avons eu la chance daller faire du skate, on a toujours trouvé des communautés, même des microcosmes de skaters, et même dans des contrées où laccès au matériel était compliqué. On remarquait que les jeunes qui pratiquaient le skateboard avaient une philosophie différente des autres habitants de leur pays, ils avaient choisi de faire du skate parce que pour eux c’était une forme dexpression, une revendication de liberté, de pouvoir faire quelque chose de non régie par les mêmes règles que le reste. Et oui finalement, on retrouvait les mêmes codes et les mêmes motivations qui nous avaient nous aussi poussés à faire un jour du skateboard. On ne parlait pas la même langue avec eux mais on partageait le même langage. On se comprenait sur les références, sur les tricks, sur le matos. Dun point de vue sociologique et culturel, c’était particulièrement enrichissant.

Kévin METALLIER_Brian Delatorre_Pivot To Fakie_Kirghizistan_2014

En plus de nombreuses collaborations avec de grands magazines, vous êtes sur dautres projets ?

Oui, tout à fait, je suis, entre autres, le photo éditeur du livre de photographies De Biarritz Yearbook, on a réalisé deux volumes pour linstant et on réfléchit pour en faire un troisième. Je suis aussi le co-rédacteur en chef du Skateboard Annual Magazine, un magazine qui sort une fois par an, à la rentrée de septembre, et là on est en train de travailler sur le quatrième opus. Jai également cofondé, il y a 4 ans maintenant, un studio photo Studio 255 basé dans les Landes dans lequel on réalise toutes sortes dimages, principalement dans lunivers de la mode. Je travaille également sur mon premier livre de photo solo, qui devrait voir le jour début 2021.

Parmi tous ces projets, quest ce qui vous a le plus marqué et pourquoi ?

Plus que des projets, ce sont surtout des destinations qui mont marqué. Le concept commun à la grande majorité de mes reportages était donc de former une équipe de pros et de partir à lautre bout du monde avec eux, pour aller trouver des spots totalement inconnus et les dévoiler à travers des photos et des vidéos. Certaines destinations ont été particulièrement enrichissantes. Il y a eu par exemple ce reportage en Mongolie intérieure, dans une province du nord de la Chine, dans la ville fantôme dOrdos précisément. À l’époque, le gouvernement chinois avait relancé une politique durbanisme pour alimenter son économie et avait construit d’énormes cités. Il se trouve que certaines de ces cités, dont Ordos, étaient très peu habitées. À l’époque il devait y avoir à peine 100 000 habitants pour une capacité d’accueil de plus dun million et demi dhabitants. On savait que ça existait, on a fait le nécessaire pour aller là-bas et on sest retrouvé pendant 3 semaines dans une ville flambante neuve mais complètement déserte, avec personne dans les rues. C’était une expérience assez insolite.

Kévin METALLIER_Antony Lopez_Kickflip_Ordos_China_2013

Le voyage en Iran ma aussi ma beaucoup marqué, et cest notamment lié au régime politique.

La plupart des destinations où lon a eu affaire à des régimes totalitaires ou autoritaires, des sociétés à huis clos, se sont avérées être des endroits très marquants. Au coeur des dictatures, la pratique du skate peut être perçue comme un véritable pied de nez au régime, une forme de sous-mouvement contestataire. Ces voyages nous ont permis de rencontrer des gens fabuleux qui partageaient la même passion que nous pour le skate dans un contexte diamétralement opposé au nôtre.

Kévin METALLIER_Katharina_2019

Vous ne réalisez pas que des clichés mettant en scène les sports de glisse. On retrouve ainsi sur votre site, de nombreux portraits, photographie dobjets, darchitecture, de paysages. Quelles sont les influences des codes esthétiques de la « glisse » sur votre regard artistique aujourdhui ?

La culture du skateboard fait partie de mon ADN. Jai grandi, humainement et artistiquement parlant, à travers le prisme du skateboard. Cest en commençant à photographier du skate que jai développé mon regard sur le monde qui mentoure. La photographie de skate fut une excellente école à plein de niveaux (technique, esthétique, créatif).

Kévin METALLIER_Katharina_2019

Même si avec les années, je me suis énormément diversifié dans ma pratique et ouvert vers dautres univers, la rue demeure mon terrain de jeu favori, un studio géant à ciel ouvert. La photo de skate ma beaucoup appris car cest à la fois très technique mais aussi très esthétique. Les images de skate peuvent mixer plusieurs dimensions comme larchitecture, lhumain, linstant, la lumière évidemment… À un dixième de seconde prêt votre photographie peut être à jeter. Il faut parvenir à maîtriser l’éclairage artificiel pour figer laction. Jai beaucoup travaillé avec 3-4-5 sortes de lumières différentes pour réaliser un seul cliché, le tout avec tous les impondérables de la rue. Il faut savoir sadapter à tout moment, improviser, être furtif, efficaceLe skate et la photographie du skate ont clairement modelé ma manière de pratiquer la photographie, même si je nai jamais voulu rester enfermé là-dedans, dans une seule case. Ça influence mon regard, les angles de vue que je choisis ou même mon rapport aux gens, je pense quon retrouve cela encore aujourdhui dans mes photographies de mode par exemple.

Après toutes ces expériences et aventures, votre rapport au voyage a t-il évolué « Chez vous », cest un peu partout ?

Jai eu un petit garçon il y a quelques années, donc je me suis quand même un peu calmé mais il est vrai que je bouge tout le temps. Jadore me retrouver dans des endroits inconnus. Jadore cette sensation quand je sors dun aéroport, lodeur, l’atmosphère, le premier trajet sur place en taxi. Cest toujours un moment précieux, partout dans le monde. Découvrir des endroits me passionne. Aujourdhui, le tourisme de masse a tellement évolué, il y a beaucoup dendroits qui sont beaucoup plus accessibles quauparavant et qui se sont transfigurés en quelques années. Par exemple Bali, entre la première fois ou jy suis allé et aujourdhui, ça na plus rien à voir, le tout en à peine 20 ans. Avec internet et le capitalisme, tout évolue à vitesse grand V et tend vers luniformisation globale. Du coup, jai aussi cette volonté de me dire quil faut que je profite, daller découvrir un maximum de choses, car petit à petit tout va devenir un peu partout pareil, lhorloge tourne, et limpression que le monde devient de plus en plus petit est de plus en plus pressante

Pour répondre à votre question, je ne considère pas que cest partout chez moi. Chez moi, ça reste là où je suis avec ma famille au Pays Basque. Je suis toujours très content dy rentrer et cest là que je me ressource et que je me sens le mieux. Mais je suis toujours autant excité de repartir vers des destinations insolites.

Kévin METALLIER_Korahn Gayle_Ollie_Myanmar_2016

Un prochain projet dont vous pouvez nous parler ?

Je devais partir en Palestine et rencontrer la communauté skate pour documenter ce quil se passe là-bas en ce moment, ce qui na pas été possible avec le virus. On nest pas les premiers à le faire mais cest une destination qui est sur ma to-do list. Avec la sortie du prochain numéro du « Skateboard Annual Magazine » à la rentrée, on voulait y intégrer ce reportage sur le skate en Palestine. Les événements font quon ne pourra pas le faire pour ce numéro là, mais on va le décaler et on le fera dès que la situation le permettra.

Après, jai pas mal dautres projets dans le fond de mes poches, des projets plus confidentiels, et jai encore de belles idées dendroits intéressants à photographier !

Merci beaucoup Kevin Métallier, pour vos réponses et vos partages précieux et inspirants.

Retrouvez le travail du photographe Kevin Métallier sur son site internet, son compte Instagram ou encore son blog, juste ici.

ALEXANDRA HOSTIER
ASSISTANT EDITOR

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