Interview de Serge CARREIRA (Spécialiste de la mode et du luxe & maître de conférences à Sciences Po)

Par Thomas Zylberman (Styliste & Expert tendances chez CARLIN CREATIVE TREND BUREAU)

Louis Vuitton Cruise 2020 Vanity Fair

THOMAS ZYLBERMAN : Alors que les grandes maisons viennent de dévoiler leur défilé Croisière ou « Resort », les collections « Pre-fall » présentées il y a quelques mois arrivent à présent dans les boutiques. Je propose donc que nous apportions un éclairage sur les « collections intersaisons ». On a l’impression que les Pre-Fall n’ont pas tout à fait le même statut que les Croisières/Resort, dont on sait à quoi elles servent puisque leur nom l’indique et qu’on connait leur origine historique, tandis que les Pre-Fall sont plus récentes. Alors, à quoi servent-elles exactement ?

SERGE CARREIRA : Elles ont un peu la même vocation que les Resort. Ce sont des collections qui vont être livrées par anticipation par rapport à cet intitulé de saison – là, il y a encore un autre sujet, c’est de comprendre si les saisons ont encore un sens, aujourd’hui – leur rôle c’est aussi de garantir une durée en boutique qui soit la plus longue possible, sachant que les périodes de soldes se sont par ailleurs avancées, notamment aux Etats-Unis. Avec également le développement du e-commerce, on voit qu’il y a un déclenchement de réductions et de rabais qui commence de plus en plus tôt, suivi par les boutiques physiques pour ne pas être en reste. Et donc, ces pré-collections, que ce soit les Resort ou les Pre-Fall, ont justement pour vocation d’être un peu la base d’un nouveau message pour les Maisons et surtout de rééquilibrer un peu les saisons. En effet, traditionnellement on avait une saison d’été, qui allait du mois de janvier jusqu’au mois de juin, et la saison d’hiver commence, elle, généralement en septembre – disons fin aout – et finit en décembre. Entre une saison d’été qui s’allonge jusqu’au mois de juin et une saison d’hiver qui est assez cantonnée entre septembre et décembre, ces livraisons, ces pré-collections qui arrivent généralement au mois d’avril ou mai permettent alors de rafraichir et de renouveler l’offre en boutique plus régulièrement.

T.Z : Est-ce que les Pre-Fall ne sont pas le parent pauvre par rapport aux Resort ou Croisières pour lesquelles les grandes maisons investissent souvent des lieux, des destinations extraordinaires, alors que la Pre-Fall en général fait un peu plus profil bas. Est-ce que c’est lié à l’histoire, à l’origine de ces collections ?

S.C : On observe une évolution. Ces collections ont existé de fait mais n’étaient pas publicisées pendant très longtemps et depuis quelques saisons elles sont effectivement mises en avant de façon plus amplifiées, de plusieurs manières. Certains présentent  pendant la Couture, un peu hors calendrier : c’était le cas de Miu Miu à plusieurs reprises, qui a présenté ses collections Pre-Fall à Paris avec des mini défilés ou avec des présentations. C’est le cas de beaucoup de maisons, comme Hermès qui a présenté sa pre-fall au 24 Faubourg, dimanche dernier. Il y a donc ces événements qui sont organisés en profitant de ce calendrier, événements où il y a une attention particulière sur la nouveauté. Sinon, l’autre manière est de les introduire dans les collections masculines, parce que cela permet aussi à travers l’organisation de ces défilés Homme d’y introduire un peu l’élan, la nouvelle dynamique que représente cette collection Pre-Fall, ce qui par ailleurs permet de créer un lien après avec ce qui arrivera plus tard, sur le défilé du mois de février ou du mois de mars.

Dior Cruise 2020 gettyimages Photo Stephane Cardinale

VETEMENTS Mens Show 2019 Photo Alessandro Luccioni

T.Z : Il est vrai que c’est assez intéressant de pouvoir mettre en résonance des silhouettes masculines et des silhouettes féminines dans un même contexte.

S.C : Absolument ! Et ça permet pour les Maisons de créer une certaine unité dans l’allure, dans le vestiaire… 

T.Z : Et à moindre coût budgétaire !

S.C : Oui, parce que les deux défilés sont effectivement comme « réunis », ce qui permet d’avoir une nouvelle collection qui est présentée de façon aussi plus uniforme.  Tout comme généralement maintenant aussi dans les défilés Femme, vous allez avoir l’introduction de silhouettes masculines et c’est cela qui est intéressant. Après, il y a des maisons, comme Chanel par exemple qui vont prendre le prétexte des métiers d’Art, le thème de la collection métiers d’Art va ainsi être la thématique de cette pre-fall qui arrivera en boutique.

T.Z : On a souvent dit – est-ce que c’est toujours vrai – que ces pre-collections sont moins créatives que les collections principales, présentées lors des défilés de presse. Est-ce qu’en réalité, la créativité n’est pas utilisée autrement ? Les défilés sont au service de la puissance de la marque, de la griffe, tandis que dans les pre-collections, la créativité est davantage tournée vers le vêtement, la silhouette, le produit. Les pre-collections sont-elles donc plus « commerciales » ?

S.C : Aujourd’hui, à partir du moment où elles sont publiques et donnent lieu à des événements, cette dimension, – de collections qui étaient effectivement initialement des collections commerciales, qui étaient la base commerciale de l’offre d’une marque et qui après étaient exploitées de façon peut-être plus créative et plus ludique lors des défilés – aujourd’hui cette dimension existe dans les deux. On est sur des collections qui se doivent, plus que jamais, d’être nouvelles, de donner une nouvelle image, une nouvelle impulsion, parce que tout comme il y a des défilés, il y a aussi des nouvelles vitrines, des nouvelles histoires qui se construisent autour de ça en boutique ensuite donc ces pré-collections se doivent d’avoir un thème, une colonne vertébrale créative toute aussi forte que les collections principales. C’est ça qui permet de se différencier, de se distinguer, et aujourd’hui l’une et l’autre peuvent inclure une dimension commerciale, qui sont ensuite des pièces, des déclinaisons qui peuvent exister et être déclinées dans le vestiaire, dans le monde des accessoires, etc…

T.Z : Lors des défilés des collections principales, le message est souvent tellement court, martelé en vingt minutes, qu’on obtient un spectre d’expression « extrémisé », presque caricatural. En revanche, les collections intersaisons possèdent une dimension plus « humaniste »puisqu’elles se posent davantage la question du porté, du vestiaire et surtout de la cliente. Elles sont plus centrées sur le vêtement et moins sur la communication, l’image.

S.C : Oui… Par contre, il y a une dimension importante par rapport à cette idée de la problématique de la saisonnalité et c’est en cela que ces collections ont pris beaucoup d’importance. Ces pré-collections, même si elles s’appellent « Pre-Fall » aujourd’hui sont généralement les collections de plein été, parce qu’on sait qu’elles sont livrées au mois d’avril et qu’effectivement ce sont les collections que l’on va acheter pour porter immédiatement, pour partir en vacances, pour l’été, et donc ces collections permettent aux Maisons d’ajuster ce dérèglement de calendrier. Traditionnellement, on avait des robes en coton qui arrivaient en boutique au mois de janvier et des manteaux qui arrivaient au mois de juin/juillet. Ces collections permettent donc d’être plus de mi saisons/ intersaisons et de créer comme ça des ponts aussi par rapport à cette envie de plus en plus importante des consommateurs d’acheter un produit pour le porter immédiatement. Et cela accompagne le développement très fort du secteur et la transformation aussi du profil des consommateurs, parce qu’aujourd’hui on est vraiment sur des consommateurs qui veulent consommer et porter immédiatement. Il y a moins cette dimension d’acheter aujourd’hui pour le porter dans 3 mois. Ces pré-collections, sans le dire explicitement, remplissent cette mission, d’une certaine façon, « d’ajustement climatique »de correctif de ce vocable… Parce que si l’on revient purement à la dénomination des collections aujourd’hui, on a des collections « d’hiver » qui arrivent dans les mois les plus chauds de l’année et des collections « d’été » qui arrivent dans les mois les plus froids, on est dans une espèce de dichotomie complète entre la dénomination, le produit, parfois… Il suffit de regarder un défilé, pour voir qu’il n’est plus rare de voir des manteaux dans des collections d’été alors qu’il y a 15 ans ça ne faisait quasiment pas, ou de voir des maillots de bain dans des collections d’hiver. D’une certaine façon, ce qui est amusant c’est que l’on revient presque à la temporalité de la Haute Couture qui présente à l’ « instant T » la collection de la saison.

Chloe Paris pre-fall 19

Chanel Croisière 2020 Photo Alessandro Lucioni

T.Z : Ces pre-collections constituent aussi un positionnement valorisant et favorable pour les marques très puissantes, puisque très peu de maisons ont les moyens d’organiser un vrai défilé pour ces pre-collections, la plupart du temps ce sont des « look books »ou des présentations simplifiées. Il n’y a finalement que les grandes maisons qui peuvent se permettre de faire un défilé ou bien des labels très soutenus comme Koché ou Y/Project qui bénéficient d’une forme de soutien institutionnel.

Merci à Serge Carreira pour cet échange sur les pré-collections et leurs enjeux. 

Koche pre-fall 2019 Photo Indigital

THOMAS ZYLBERMAN
SENIOR DESIGNER WOMEN’S RTW

Interviewer

STÉPHANIE LU
BUSINESS DEVELOPER

Coordinatrice

ALEXANDRA HOSTIER
ASSISTANT EDITOR

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