Après l’exposition lancée il y a quelques mois sur l’histoire de la couleur Rose*, le FIT(Fashion Institute of Technologie) de New York choisit de mettre en lumière la place primordiale des textiles dans l’histoire de la mode…et du monde. Avec « Fabric in Fashion », la curatrice de l’exposition, Elizabeth Way, souhaite « recentrer le discours sur la mode sur son coeur matériel. »** et explore pour cela l’histoire culturelle des textiles dans la mode féminine Euro-Américaine des 250 dernières années.

Présentant 65 pièces et plus de 30 textiles différents, l’exposition« Fabric In Fashion » étudie en profondeur le coeur des textiles et leurs évolutions. Depuis les robes de courtisane jusqu’aux créations récentes de Bodice (gagnant de l’International Woolmark Prize2017-18), les pièces présentées sont des exemples d’innovation et de nouveauté. On retrouve ainsi le travail de grands créateurs et maisons comme Christian Dior, Elsa Schiaparelli, Mariano Fortuny, Azzedine Alaia, Isabel Toledo, Issey Miyake, Missoni, Alexander Wang

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT.

Composée de pièces historiques et contemporaines, d’échantillons de tissus et d’extraits vidéos, l’exposition démontre l’impact des tissus sur les silhouettes de mode des différentes époques. L’importance de la sélection des tissus est soulignée par le biais d’associations soignées. Le rôle des motifs est lui aussi étudié, via la présentation d’une robe sur laquelle sont projetés 3 siècles de motifs provenant du monde entier (motifs nigériens contemporains, pop art, fourrure léopard, imprimé cachemire indien du milieu du 18ème siècle…), montrant comment un motif seul peut radicalement transformer une pièce.

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT.

Mais au delà des créateurs, les choix de tissus opérés par les consommateurs comptent également. L’exposition met ainsi en garde contre le mode de (sur-) consommation aveugle actuelle. L’un des textes affichés dès l’entrée rappelle ainsi qu’au XXème siècle, les consommatrices de mode occidentale connaissaient bien mieux que celles d’aujourd’hui le langage du vêtement : elles pouvaient aisément distinguer les fibres et les tissages et connaissaient l’origine, la qualité et les coûts de fabrication des matières qu’elles portaient.

abeautifulmess.com – natural dyes

Néanmoins, le véritable point focal de l’exposition est l’exploration des origines des 4 fibres les plus répandues dans la mode féminine (coton, laine, soie et matières synthétiques) ainsi que leur impact sur la mode et sur le monde. De la légendaire route de la Soie au Sud de l’Amérique rongée par l’esclavage des travailleurs de coton, la curatrice Elizabeth Way sinterroge ainsi sur les motivations sociales qui font évoluer la mode.

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT.

La soie et la route de la Mondialisation.

Très convoitée pour son aspect « luxueux », la soie est importée dès le IIème siècle av. J.-C de la Chine vers l’Europe via un réseau de routes commerciales (la Route de la Soie), et ce transport représente les débuts d’une globalisation du commerce international. Brocarts*** et damas**** sont très convoitées et arrivent chaque jour sur le continent européen, jusqu’à ce que la France et l’Italie soient capables de créer leurs propres manufactures au XVIIIème siècle.

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT. 

Robe de soirée en faille de soie, vers 1955,1. Elsa Schiaparelli, crédit Eileen Costa

La laine : rayonnement du costume sur-mesure et de la puissance britannique.

Les propriétés de la laine, entre chaleur et malléabilité, permettent le développement d’une grande quantité de silhouettes dont la création du costume sur-mesure. Réservé au vestiaire masculin jusqu’au XIXème siècle, le costume constitue l’une des plus grandes contributions occidentales à l’univers de la mode. L’omniprésence de la laine et son importance depuis le Moyen-Age pour l’économie britannique perdure après la colonisation de l’Inde par l’Angleterre, jusqu’au développement d’une nouvelle fibre qui la supplante alors : le coton.

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT. 

Robe et manteau en laine à double face Mila Schön, 1968, Italie.

Le coton : entre popularité et exploitation croissante des travailleurs.

Originaire d’Inde, cette matière tissée main s’est popularisée à la fin du XVIIIème siècle et la demande n’a cessé d’augmenter au cours du XIXème siècle, en raison de son coût accessible, de sa coloration facile et également sous le développement de nouvelles techniques de production accompagnant la Révolution Industrielle impulsée au Royaume-Uni. Mais cette forte demande a aussi contribuéau développement de l’esclavage des travailleurs du coton dans les états sudistes américains.

Exhibition view, Fabric In Fashion, ©The Museum at FIT. 

Robe ronde en mousseline argentée” de coton blanc brodée de fil argenté et manches en taffetas de soie, datant de 1795-1800.

Les fibres synthétiques : nouveaux territoires créatifs vs. dangers environnementaux.

Après la Révolution industrielle, le XIXème siècle voit la naissance de fibres synthétiques comme la viscose. Avec une apparence proche de la soie, elle constitue une alternative peu couteuse et durable utilisée sur robes et blouses (mais très polluante). Dérivés du pétrole, le nylon et le polyester entrent ensuite sur le marché de la mode féminine occidentale au début du XXème siècle. De nouveaux procédés technologiques comme les fibres thermo-réactives sont développées par des créateurs soucieux de répondre aux attentes mouvantes des consommateurs. Ces fibres à l’esthétique futuriste assouvissent aussi leurs désirs créatifs, comme on peut le voir avec cet ensemble avec cape en synthétique métallisé signé Issey Miyake. L’enjeu reste aujourd’hui de réussir à produire des fibres moins polluantes et nocives pour l’environnement.

Ensemble avec cape à volants synthétiques métalliques, vers 1982, Japon, Issey Miyake, photo Eileen Costa.

Cape du soir en soie « gazar »vers 1962, France, Balenciaga, crédit Eileen Costa

Visible jusqu’au 4 mai 2019 au FIT, « Fabric in Fashion » recentre la mode sur la valeur des matières utilisées et sur la responsabilisation du créateur et du consommateur, à l’heure de la fast fashion où l’on perd souvent de vue le coeur tangible et primordial de la mode : les tissus qui façonnent nos vêtements et tissent la trame du monde.

* « Pink : the history of a punk, pretty, powerful color », FIT, NY

**Elizabeth Way– Essai introductif de lexposition « Fabric in Fashion » (texte traduit) http://www.wagmag.com/fabric-in-focus-at-fit/)

*** Brocarts (étoffes de soie rehaussées de dessins brochés dor et dargent)

**** damas (soie façonnée avec des fils de même couleur représentant un dessin)

ALEXANDRA HOSTIER
ASSISTANT EDITOR

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