Crédits : Valerie Pirri / EyeEm – Getty – France Culture

Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde; ce sera le même, en un peu pire, insistait sur France Inter début mai l’écrivain français Michel Houellebecq.

Une vingtaine de jours après l’annonce gouvernementale du déconfinement, nous restons dans l’incertitude : si l’épidémie perd de la vitesse, le virus existe toujours et nous ne disposons toujours ni de traitement efficace ni de vaccin. Nous savons en tout cas qu’un véritable « retour à l’avant » n’est pas envisageable et cela nous pousse à nous interroger sur ce qui constituait jusqu’alors notre « normalité », notre réalité, à la bousculer, chercher à la redéfinir, à la penser différemment.

À l’heure du pessimisme apocalyptique et de pronostics contradictoires et angoissants, et si l’on considérait qu’il est finalement toujours l’heure de rêver et de tout réinventer ? Dans un monde au devenir flou, et si l’on s’offrait une petite parenthèse de rêves bien mérités ?

C’est ce que propose le projet de podcasts lancé par Radio Nova au début du confinement. Un projet imaginé et coordonné par Richard Gaitet et réalisé par Benoît Thuault, qui donne chaque jour la parole à des artistes pour imaginer la société de demain. Des réflexions définies comme des « utopies poétiques pour futurs désirables » qui se sont poursuivies après le confinement.

Source : Nova

Considérant le 11 mai (jour du déconfinement), comme le jour 00, le projet jusqu’alors intitulé « Le Monde d’Après » a ainsi changé de nom pour devenir « L’arche de Nova ».

À contre courant du pessimisme ambiant, ce projet est « un joli navire en voyage vers l’avenir » qui embarque « tout un bestiaire d’artistes pour un déluge de bonnes idées dans un monde déconfiné ». Chaque jour, en trois minutes, l’un des membres de cet équipage particulier répond le temps d’une note vocale à la question : « d’après vous, qu’est-ce qu’on pourrait changer pour un futur désirable? » Source : Nova 

Des réponses parfois légères, parfois sérieuses, mais qui enclenchent la réflexion et développe notre salutaire imagination. Comme un remède à l’angoisse et à la panique qui paralyse et empêche toute action. Car comment pouvons-nous espérer construire ce que nous n’arrivons pas à imaginer, à visualiser ? 

Nous embarquons alors sur cette sur Arche avec entrain. Un voyage qui fait du bien et que nous avons souhaité, ici chez Carlin, partager avec vous. Au milieu de la quarantaine d’audio et de messages enregistrés depuis fin mars, nous avons sélectionné pour vous trois idées. Des concepts à explorer, goûter, rêver.

1. Apologie de la « slow life » : ralentir pour contrer le productivisme libéral

Jennifer Murzeau : « Demain, nous rendrons à la glande ses lettres de noblesse »

Cette journaliste parisienne invite ici à retrouver l’épanouissement en dehors du travail que notre société a érigé comme valeur morale suprême. L’idée serait ici, de ne pas travailler plus qu’il n’en faut (« trois heures par jour, pour la collectivité ») puis de ne rien faire « mais avec passion » ! Ne pas travailler constamment ne serait donc pas une tare, mais une utilisation plus raisonnée de notre temps. Une idée qui fait écho au « Droit à la paresse », ce manifeste de 1880 écrit par l’économiste et écrivain, gendre de Karl Marx, Paul Lafargue.

Source : La Découverte

Dans ce bref ouvrage, Paul Lafargue nous rappelle que la liberté d’employer son temps est une liberté fondamentale, que chacun devrait avoir le droit d’employer librement le temps plutôt que d’en être l’esclave. Il explique ainsi que les travailleurs intoxiqués par des journées interminables, n’ont plus le temps de se régénérer, physiquement et intellectuellement. Le temps étant devenu de l’argent, la philosophie et la démocratie deviennent secondaires face à l’économie.

Des mots qui résonnent fortement, au temps où « bullshit jobs » et « burn-out » sont devenus des mots du quotidien. La crise actuelle a permis à de nombreuses personnes de repenser leur lien au travail, à la valeur et au sens de celui-ci dans leurs vies et dans la société. Nos rythmes de travail sont liés au rythme (infernal) de la société de consommation et au vu de la crise mondiale que nous traversons, nous pouvons au moins espérer une chose : que ces rythmes ralentissent pour atteindre une vitesse plus saine et plus respectueuse, de l’humain et de la planète.

2. Re-connexion avec la nature et par là même, avec notre nature profonde

Élodie Milo : « Demain, à chaque nouvelle lune, nous nous retirerons dans une grotte »

La musicienne Élodie Milo préconise ici un isolement volontaire quelques jours par mois en symbiose avec la nature. Une retraite introspective inspirée des rites préhistoriques, pour se reconnecter à la nature, à l’invisible et à ses messages et à notre nature « sorcière », la partie sage de nous-même. La signification du terme « sorcière » (witch en anglais) est en effet liée à celle du mot « savoir » (wit) » (Encyclopædia Britannica – 1957). Nous apparaîtront alors selon elle, des rêves prémonitoires, une clarté par rapport à nos décisions personnelles et des idées nouvelles pour la collectivité. Cette re-connexion à la nature ne peut passer que par une déconnexion digitale, « en éteignant tout ce qui sonne, tout ce qui clignote et tout ce qui vibre » et en choisissant de passer ces moments en solitaire.

Pas besoin de croire en la magie : le plus important ici est l’apologie de la solitude choisie, comme moyen puissant de re-connexion au monde qui nous entoure et à soi-même. Dans nos sociétés modernes, la solitude est une notion qui effraie, et tous les réseaux sociaux sur lesquels nous sommes inlassablement connectés le montrent. Une sorte de fuite permanente pour ne pas avoir à être, à exister, simplement avec soi. Un concept dont il faudrait alors repenser le sens. « La solitude n’est pas, comme certains le croient, une absence d’énergie ou d’action mais plutôt une corne d’abondance sauvage offerte par l’âme. Dans les temps anciens, la solitude intentionnelle était utilisée pour soigner l’épuisement et prévenir la lassitude : une façon d’écouter son être intérieur » écrivait ainsi Clarissa Pinkola Estés dans son ouvrage « Femmes qui courent avec les loups » (2001).

Source : Nova 

Alors que la solitude forcée entre quatre murs du confinement se termine, et si l’on choisissait quelques jours par mois de se re-connecter à cette nature que nous avons souvent prise pour acquise (pas besoin d’aller dans un grotte, un coin de verdure où l’on peut s’assoir quelques heures suffira) et surtout, d’oser être simplement avec nous-mêmes ? Et se rendre compte alors, que c’est peut-être plus bénéfique qu’effrayant ? À l’heure de la multiplication des retraites spirituelles, cette quête de régénération et de sagesse intérieure par la déconnexion digitale n’est pas nouvelle. Elodie Milo nous propose simplement ici une manière simple (et gratuite) d’arriver au même résultat.

3. La nécessaire convergence des luttes pour de nouvelles révolutions

Sylvain Pattieu : « Demain, nous abattrons ensemble les murs de ce putain de labyrinthe »

Écrivain et historien, Sylvain Pattieu compare notre société à un labyrinthe avec « des murs bien hauts » tachés « de sang » dont nous ne parvenons jamais à sortir. Fidèle à la mythologie grecque, notre société-labyrinthe ne serait pas complète si nous n’y étions pas pourchassés par un monstre. Un Minotaure que l’écrivain décrit ici comme patriarcal, raciste et ultra-libéral, à la fois « monstrueux et ridicule ». Mais alors comment s’en sortir ? Où se trouve, comme dans la mythologie, notre fil d’Ariane salvateur ? Dans sa vision, le peuple se perd justement, au mieux des fils divers ne sachant lequel suivre et démêler : engagement écologique, féminisme, lutte anti-racisme, spiritualité…

Seule solution pour l’écrivain : la convergence des luttes, cette idée d’une agrégation des combats qui traversent la société. Pour lui, nous réussirons à faire tomber les murs du labyrinthe en agissant en collectif, en nous unissant par delà nos différentes luttes, en reconnaissant un ennemi commun. Nous serons alors « beaux dans nos habits neufs de lambeaux rouge drapeau, vert et arc-en-ciel, mêlés de bouts de gilets jaunes ».

Source : Nova

Alors que depuis 2019, nous avons enchainé les combats, connu la mobilisation des Gilets jaunes, le mouvement contre la réforme des retraites, des grandes manifestations féministes (avec l’association #NousToutes en France) et des mobilisations écologiques importantes, (avec l’activiste Greta Thunberg, les manifestations des lycéens, ou encore les actions du mouvement « Extinction Rebellion »), cette idée de nécessaire convergence des luttes pour faire évoluer la société semble plus que jamais d’actualité. La convergence des luttes est une quête : celle de dépasser son « soi » pour construire un futur meilleur pour tous. La crise du coronavirus le montre : le monde tel qu’il était doit être repensé, réinventé. Le temps n’est plus celui d’ignorer tout ce qui dépasse nos propres préoccupations personnelles. Le temps est à l’action collective pour abattre ensemble, les murs qui nous séparent et nous oppressent. Et construire en tant qu’alliés, nos futurs désirés.

Source : Actu – ©Illustration/La Gazette de la Manche

Dans ce monde déconfiné, assailli sous un flot constant d’informations contradictoires qui peuvent nous paralyser, les « utopies poétiques » de l’Arche de Nova nous offrent des parenthèses d’imagination salvatrices, et nous rappellent l’importance de continuer à rêver, pour pouvoir (tout) réinventer. Des petite bulles de rêves préconisées. Pour se souvenir, au moment où tout semble échapper à notre contrôle, que le monde de demain nous appartient encore. Alors, nous vous posons la question à notre tour : « d’après vous, qu’est ce qu’on pourrait changer pour un futur désirable ? »

ALEXANDRA HOSTIER
ASSISTANT EDITOR

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