Par ces temps de confinement, il nous apparait plus que jamais nécessaire de mettre en avant les talents des artistes qui nous entourent. Profitons de cette ‘’pause’’, de leur disponibilité, pour partager ensemble des visions créatives qui nous inspirent.

INTERVIEW 2 / MARIE LABARRE / SET & PROPS STYLIST ou ‘‘L’ENVERS DU DÉCOR !’’

Pour découvrir son travail, rendez-vous sur son site ou sur son compte instagram.

«Marie Labarre, Set design & props stylist», c’est ainsi qu’elle se présente. Pièce maitresse dans l’art de la photographie, son métier est rarement mis en lumière. Et pourtant, ce talent caché n’en manque pas ‘‘de talent’’. Diplômée de l’Institut St Luc à Tournai, styliste mode photo, set designer ou styliste texture, ses compétences multiples la font collaborer avec photographes et directeurs artistiques dans l’univers de la mode et de la beauté. Chanel, Dior, Diptyque, Lancôme, L’Oréal pro, Yves Saint Laurent Beauté… pour la cosmétique; Hermès, Baby Dior, Harpers Bazaar…pour la mode, font appel à ses talents. Révéler la matière, travailler les textures, mettre en scène les produits… Décors et accessoires sont le territoire d’expression de Marie Labarre lors des shooting photos. Chimiste, peintre, sculpteur, assembleur, magicienne… toutes ces compétences lui sont nécessaires, mais patience et humilité lui sont essentielles. Le Set Décorateur est un métier central, à l’articulation de la vision des commanditaires et des photographes.

#1 L’ART DE L’ASSEMBLAGE

Sophie Chapotat (Directrice Artistique – 79C Groupe Carlin International) : Ta casquette de set designer t’emmène à proposer des objets, les assembler. Ce sont souvent de vrais parti pris…. Tu proposes des assemblages hétéroclites, des matière chocs, des couleurs chics… Tu as un ton particulier dans tes propositions. Quelle est ta marge de manoeuvre, ton espace de liberté ? Peux-tu nous en dire plus ?

Marie Labarre (Set & Prop Designer) : Tout dépend du projet proposé. La direction artistique est parfois très précise et je dois la respecter au millimètre. Lors de projets plus souples, je suis en discussion avec la personne en charge de la DA, que ce soit le client ou le photographe, et nous échangeons sous forme de moodboard pour avancer ensemble sur les choix possibles. Dans ce cas, je suis plus libre de proposer des idées, des couleurs, des matières et une direction artistique soit personnelle, soit en duo avec la DA. Dans tous les cas, si je suis choisie, c’est pour mon univers et pour mon avis qui est toujours requis.

S.C : Comment se passe le shopping ? As-tu une ligne directive, une intention artistique pré-définie, es-tu à l’initiative des propositions ?

M.L : Lors des shoppings, je suis souvent guidée par mes trouvailles, l’inspiration parfois se trouve au détour d’un rayon chez Leroy Merlin ou chez un antiquaire. J’aime utiliser les objets à contre emploi ou me détacher de leur sens originel pour ne garder que leur couleur ou leur matière. Je suis toujours très liée à la direction artistique lors de mes choix afin de garder une cohérence sur l’ensemble du set.

#2 RÉVÉLER LA MATIÈRE

S.C : Styliste texture pour l’univers beauté; fond de teint, rouge à lèvres, vernis… sont pour toi des terrains de jeu où tu révèles textures et couleurs. Travailles-tu avec les vrais produits ou avec d’autres matières similaires ?

M.L : Je travaille souvent avec les vraies matières surtout en ce qui concerne les rouges à lèvres et les fonds de teint. En revanche, pour tout ce qui est crèmes, shampoings, et autres soins, j’ai tendance à reproduire les textures. Dans un premier temps, pour avoir plus de matière car je suis souvent sollicitée sur des lancements de produits et les laboratoires en sont encore au stade prototypage et n’ont pas de quantité suffisante pour un shooting.

S.C : En tant que designer texture tu proposes des effets, des surfaces. Tu casses, étales, broies, superposes matières et couleurs des produits cosmétiques tel un peintre … Quelle est ta place dans l’impulsion du travail de la matière de ces produits ? Les travailles-tu en amont ?

M.L : Je demande toujours à recevoir les produits en amont pour les tester. J’utilise mes outils pour savoir quel est celui qui sera le plus adapté et je travaille ensuite la matière pour coller à l’image du produit. Un rendu «généreux et crémeux» pour un rouge à lèvres ou bien une texture « légère et translucide» pour le sérum d’un soin visage. Je suis assez libre dans l’interprétation des matières, plus le geste est spontané plus le rendu est fort. Une trace trop travaillée est souvent maniérée et peu crédible. C’est une des parties préférées dans mon travail, c’est étrangement très relaxant et satisfaisant.

#3 JOUER AVEC LA LUMIÈRE

S.C : Dans tes propositions de fond et matière en tant que set designer, il y a beaucoup de légèreté, de transparence et de fluidité. Une élégante sobriété dans le choix des matières révèle le modèle. Tes décors ne sont jamais lourds. Est-ce un impératif économique que tu as transcendé et qui est devenu une ‘‘patte’’, une expertise ?

M.L : L’impératif économique est certes un facteur mais il n’est pas primordial. Il me pousse cependant à la créativité et à puiser dans des ressources peu nobles que la lumière saura transcender. Mon métier est souvent synonyme de gaspillage, j’essaie d’utiliser plusieurs fois les mêmes matières, je les transforme. J’achète et récupère aussi des matériaux de seconde main si possible. La légèreté d’une matière, son aspect malléable m’attire et je suis fascinée par la façon dont la lumière peut sculpter sa surface.

S.C : Tu joues avec les contrastes, tu joues avec la matière brut tel que l’eau… Ton décor devient lumière. C’est une expression qui transcende le set design, une posture expérimentale… L’expérimentation a-t-elle une place prépondérante dans ton travail ?

M.L : Chaque nouveau set est une occasion pour moi de tester de nouvelles choses. J’aime jouer avec les éléments, tenter des expériences avec de la matière et la lumière. J’ai la chance d’avoir autour de moi des photographes curieux et joueurs qui me permettent de mettre en images mes expériences.

#4 L’ÉQUIPE, LE CLIENT

S.C : LA PRÉPROD – Tu travailles pour des marques haut de gamme avec de grosses exigences ainsi qu’avec des photographes de talent, par ton métier tu es un rouage de la création d’une image. Quelles sont tes étapes de validation et qui sont tes interlocuteurs ?

M.L : Comme je le disais précédemment, l’échange de moodboard est la première phase de mon travail juste après la prise de brief. Elle permet justement de délimiter un territoire artistique, de comprendre le besoin du client et de répondre au mieux à cette demande. Cet échange se fait souvent en trio avec la DA et le photographe. Je pars ensuite en shopping ou en test de texture. J’ai un bureau dans le 11ème qui me sert de lieu de construction de set, de livraison, d’expérimentation et surtout de stockage 😉

S.C : LA PROD – Ton set design est certes préparé en amont mais y a-t-il un travail créatif et collaboratif avec l’équipe tout au long du shooting ?

M.L : Je prépare toujours mon set de base qui répond à la demande. Il évolue tout au long du shooting. J’apporte aussi mes idées, tests et recherches car cela permet de faire évoluer le set, de challenger le processus créatif lors du shooting.

clstudio:set design

fashion edito set design

#5 INSPIRATIONS

S.C : Tu mets en lumière la matière ‘‘cosmétique’’ en jouant sur la texture. Ton travail de styliste texture nous évoque le travail de certains peintres de l’Expressionisme abstrait comme Pierre Soulages en France ou Jackson Pollock pour les États-Unis pour les plus connus. Puises-tu dans leurs travaux une source d’inspiration?

M.L : Oui, je m’inspire aussi bien de l’art abstrait que des touches picturales de certains peintres pour mes rendus texture. Je laisse aussi une grande part de spontanéité au geste, car la matière me dicte beaucoup la façon de la travailler avec ses facilités et ses contraintes. J’ai parfois de vrais challenges avec des compositions minutieuses et précises avec des marques qui ont une direction artistique très graphique comme YSL et j’aime aussi ses contraintes qui me poussent à dompter la matière.

S.C : Arte povera, dadaisme, surréalisme… On y voit une inspiration dans tes propositions de matière et d’assemblage… C’est une source d’inspiration?

M.L : Je suis influencée par les installations d’artistes et je me sers de ces inspirations pour créer mes sets. L’arte Povera, par son sens premier, à savoir utiliser des matières premières issus de l’industrie et du bâtiment, me parlent. J’aime détourner les matériaux de leur utilisation première et j’ai une véritable sensibilité pour ces matières organiques et peu nobles. Les sublimer dans mes sets me permet un contraste fort avec les produits que l’on me demande de mettre en valeur.

#6 QUESTIONS ANNEXE

S.C : Cette couleur Carlin du mois, si elle t’évoque quelque chose, ce serait quoi ?

M.L : Cette couleur m’évoque la toile d’un transat sur une pelouse verte, les premières fois que l’on sort ces outils de farniente au début du printemps.

S.C : Une couleur ? Une matière ? Une lumière ? Ton today’s mood…

M.L : Mon mood du moment, confinement oblige, est de m’occuper les mains avec ce que j’ai autour de moi, transformer les ressources de mon entourage. Mes 2 derniers plaisirs : une soupe aux orties et une teinture de peaux d’avocat que j’ai faite sur des vieux draps de grand-mère en lin.

Merci Marie pour cette interview inspirante. 

SOPHIE CHAPOTAT
DIRECTRICE ARTISTIQUE

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