INTERVIEW 3 / ROSANNA LEFEUVRE / DESIGNER TEXTILE & PHOTOGRAPHE / QUAND LE TISSAGE DONNE DU CORPS À LA PHOTOGRAPHIE !

Pour découvrir son travail, rendez-vous sur son site ou sur son compte @rosannatutta.

Merci à Rosanna pour cette mise en perspective du tissage et de la photographie !

Rosanna Lefeuvre propose une œuvre à la croisée des arts. Diplômée de L’ENSAD en design textile et de Duperré, en photographie, elle joue de ces deux médiums pour nous transporter dans cet univers hybride.

Photographie tissée, tissage photographique, elle transforme ses images en textile et choisit ses textures et couleurs comme un peintre, ses pigments et outils. Elle travaille chaque tissage comme support unique et spécifique et y imprime ses clichés, offrant une matérialité nouvelle à l’image. Par le biais du textile, le travail de reproduction de la photographie est réinterrogé et le savoir-faire textile lui concède une valeur différente. 

Lauréate en 2019 du Prix picto de la Mode et de la Bourse de l’intelligence de la main et de la jeune création de la fondation Bettencourt Schueller et sélectionnée au Salon de Montrouge. Elle expose depuis en Europe et notamment, Helsinki, Londres et Paris. Outre son travail personnel artistique, elle collabore en tant que photographe de mode et designer textile pour les couturiers. Elle collabore aussi régulièrement pour les cahiers couleurs CARLIN.

#1 TECHNIQUE ET SAVOIR-FAIRE – TEXTILE ET PHOTOGRAPHIE 

Sophie Chapotat (Directrice Artistique – 79C Groupe Carlin International) : Tu tisses puis tu imprimes tes photographies, c’est une technique assez peu connue. Est-ce une innovation technique unique ou un procédé qui appartient à un mouvement, une école ?

Rosanna Lefeuvre (Designer textile & Photographe) : L’association du textile à l’image a toujours existé, que ce soit comme support ou comme motif. Cependant, ces dernières années, il y a une réelle envie d’interroger, de dépasser, de renouveler le médium photographique. De nombreux artistes contemporains travaillent la photographie sur de nouveaux supports, en lien avec d’autres matériaux. En ce qui concerne l’association tissage-photographie, je ne suis pas la seule artiste contemporaine à l’utiliser, je le fais simplement à ma manière.

Le pinceau

Tissage jacquard . Coton, laine et polyester recyclé / 64 x 80 cm / Pièce unique – collection privée

La robe du soir

Sérigraphie sur satin de viscose / 120 x 89 cm / Pièce unique

La blouse de satin jaune

Sérigraphie sur satin de viscose / 113 x 87 cm / Pièce unique

S.C : Ton travail est une hybridation entre 2 techniques assez éloignées habituellement. Le tissage, un savoir-faire artisanal long, et la photographie, technique de l’instantanéité. Comment travailles-tu ? Qui est à l’origine ? Le textile ou l’image ?

R.L : Le textile et l’image sont indissociables dans mon travail, particulièrement dans cette série, Jane. Je pense mes images en fonction des techniques et supports textiles que je veux développer et en même temps c’est l’image qui les détermine.

Le soutien-gorge chair

132 x 102 cm / Pièce unique

Flore

Tissage jacquard . Coton et polyester recyclé / 40 x 60 cm / Pièce unique

S.C : Chaque fil est étudié pour recevoir couleur, ombre, ou lumière mais, certains fils ne reçoivent rien et laissent apparaitre le tissage brut, tel un tableau usé. La matière demeure et métamorphose l’image. Comment t’y prends-tu ?

R.L : Quand je tisse mes photographies, j’utilise plusieurs qualités de fils qui reçoivent différemment la couleur et la lumière selon leur composition, leur matité, leur brillance. Je choisis délibérément des fils, sur lesquels l’image se fixera moins pour laisser des parties vides et effacées de l’image.

#2 LA PEINTURE, LE TEXTILE ET LA PHOTOGRAPHIE

La chaussure blanche

Tirage jet d’encre / 62 x 80 cm


Cette oeuvre a intégré la collection du Palais Galliera (Musée de la Mode de la ville de Paris).

Jane’s gone

Tirage jet d’encre / 60 x 80 cm

Jane de dos

Tirage jet d’encre / 60 x 80 cm


Cette oeuvre a intégré la collection du Palais Galliera (Musée de la Mode de la ville de Paris).

S.C : Tu construis des clichés picturaux inspirés par les peintres du 18ème siècle. Palette pastel, peau lactée et vêtements souples composent chaque photographie. Mais surtout, le drapé tient une place prépondérante dans ton expression. Il y est d’ailleurs surligné par la présentation de tes textiles suspendus. Le drapé dans la peinture t’interpelle, pourquoi ?

R.L : Le drapé est un motif particulièrement récurrent de l’histoire de l’art, c’est un signe, une icône. Il inscrit immédiatement mes photographies dans cet héritage et leur confère une picturalité, un érotisme, une certaine théâtralité. J’aime également le paradoxe du drapé : cacher et dévoiler. Je pense qu’il dit beaucoup de choses sur notre société.

Rosanna Lefeuvre – @takecare_magazine

Jane

Tirage jet d’encre / 30 x 40 cm

L’attente

Tissage jacquard . Coton, laine et polyester recyclé / 98 x 134 cm / pièce unique

Le rideau jaune

Tirage jet d’encre / 60 x 80 cm

S.C : Les grandes scènes de genre du 18ème siècle dans la peinture classique dévoilent, en les recouvrant, les reliefs de corps dont elle feint la pudeur. Tes cadrages sont serrés, comme si tu ne dévoilais que certaines parties de ces tableaux. Le hors cadre est-il présent dans ton inspiration ?

R.L : Le drapé permet de délimiter un espace. Il oriente et isole le regard, tout comme mes cadrages serrés. Ils me permettent de mettre en valeur le corps, la matière des tissus.

#3 FÉMINITÉ, INTIMITÉ, SENSUALITÉ

L’ennui

Tissage jacquard . Coton, laine et polyester recyclé / 106 x 133 cm / pièce unique

Jane de face

Tirage jet d’encre / 60 x 80 cm 


Cette oeuvre a intégré la collection du Palais Galliera (Musée de la Mode de la ville de Paris)

 

S.C : Dans ton travail photographique, le textile est aussi très présent. Le tissu souligne et révèle les corps, il parle de pudeur, d’intimité, voire même de sensualité féminine. La représentation du corps de la femme depuis #METOO est interrogée et notamment par des femmes photographes. C’est aussi un sujet de ton actualité ?

R.L : Je me sens personnellement, en tant que femme, concernée par le mouvement #metoo et le féminisme. Cependant, je ne dirais pas qu’il a été une source d’inspiration directe pour mon travail plastique pour le moment. Cependant ce n’est pas exclu pour la suite !

S.C : Professionnellement en tant que photographe, as-tu déjà été interrogée par des marques qui traitent de la féminité, de l’intime ? Je pense notamment à la cosmétique, la lingerie, …

R.L : J’ai fait une campagne de bijoux récemment qui s’articulait autour de gestes intimes et quotidiens. La direction artistique connaissait mon travail et est venue me chercher pour cette sensibilité particulière. Je reste attentive aux propositions de toutes les marques qui traitent de l’intimité.

#4 LA COULEUR

Rosanna Lefeuvre –  Jane de dos

Tirage jet d’encre / 60 x 80 cm 


Cette oeuvre a intégré la collection du Palais Galliera (Musée de la Mode de la ville de Paris)

Flore #3

Tirage jet d’encre / 30 x 40 cm 

S.C : Tu accordes une place spécifique à la couleur, tu choisis tes textures et tes couleurs comme un peintre, ses pigments. Comment travailles-tu ta palette de couleur ?

R.L : Elle varie selon les séries et projets. Je travaille par l’expérimentation, l’association, notamment à partir de vêtements, de tissus qui me servent de fonds. Je m’appuie également sur des palettes d’oeuvres d’artistes que j’affectionne. Pour cette série, je m’étais particulièrement inspirée de peintures de Fragonard et François Boucher. J’ai fait récemment une série de photographies inspirées des peintures de Kisling et, qui en reprenait la palette de couleurs. 

S.C : Tu as été en charge du cahier Couleur CARLIN Automne-Hiver 21-22. C’est une commande qui demande d’élaborer des gammes coloristiques tranchées et différentes les unes des autres. Ton univers coloristique est particulier avec un fort parti pris. Recherche personnelle et commande professionnelle, comment se croise ces univers, peux-tu nous en parler ?

R.L : C’est une commande qui me permet d’avoir une vision globale sur la création contemporaine, de façon large, en mode, design, photographie, art plastique. Cependant, ma sensibilité pour le textile, la mode et l’art contemporain a beaucoup influencé le cahier Couleur Automne-hiver 21. J’ai également créé plusieurs gammes de couleur, en lien avec la peau et la cosmétique.

#5 QUESTIONS ANNEXE

S.C : Cette couleur Carlin du mois, si elle t’évoque quelque chose, ce serait quoi ?

R.L : Je trouve ce vert apaisant. Il m’a rappelé le vert des murs d’une pièce décorée par Pierre Marie pendant la Design Parade en 2019, même s’il était plus intense, il me semble. J’avais beaucoup aimé l’ambiance qui se dégageait de cet espace.

S.C : Une couleur ? Une matière ? Une lumière ? Ton today’s mood…

R.L : Paris et sa lumière particulière en été.

Merci Rosanna pour cette interview inspirante. 

SOPHIE CHAPOTAT
DIRECTRICE ARTISTIQUE

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